Paru en 2023 au Japon et composé de 2 tomes, Les guerres invisibles (ou On Their Frontlines) fait son apparition en France aux éditions Casterman.
Droit d’auteur : © 2023 Komiya Marina Lisa, LEED

Ni étrangère, ni épouse
Haru Hashimoto (1948)
Malgré son mariage avec Arthur, Haru demeure incapable de franchir le seuil d’un échange charnel avec son époux. Son corps se ferme là où son esprit voudrait avancer. Les souvenirs de son passé s’imposent à elle, douloureux, l’empêchant de se libérer pleinement. Pourtant, elle en est consciente, ce choix de vie est le sien. C’est elle qui a décidé de quitter le Japon, de tourner le dos à sa famille, à ses racines… et surtout à Yori, dont l’absence continue de résonner en elle comme une blessure jamais refermée. Arthur, de son côté, fait preuve de patience. Il est prêt à attendre, aussi longtemps que nécessaire, convaincu que le temps finira par apaiser ce qui semble aujourd’hui insurmontable.
La vie en Amérique n’a rien d’un refuge facile. Haru doit s’adapter, apprendre à vivre dans ce pays qui n’est pas le sien. Elle s’applique à maîtriser la langue, s’initie aux spécialités locales, tente de comprendre des codes sociaux qui lui échappent encore. Elle accompagne Arthur lors de réceptions où elle doit se montrer souriante, polie, disponible, et surtout parler d’elle.
Les femmes la dévisagent avec une curiosité à peine dissimulée. Elles posent des questions, beaucoup trop de questions. Comment ont-ils fait connaissance, comment une Japonaise s’est-elle retrouvée ici… Haru est fatiguée d’être constamment réduite à ses origines. Fatiguée d’être regardée comme une étrangère, une Orientale, une Japonaise avant d’être une personne. Où qu’elle aille, ce regard la suit, la définit, l’enferme. Ce qu’elle souhaite n’a pourtant rien d’extraordinaire. Elle ne cherche ni admiration ni compassion. Elle veut simplement exister aux yeux des autres comme une humaine.
Ne pas répéter les erreurs
Arthur Jirô Hasimoto (1948)
Arthur est pensif. Il le sait, au fond de lui, le temps joue contre eux. Un enfant devrait venir rapidement, c’est ce que l’on attend d’un couple marié comme le leur. Pourtant, jamais il ne se résoudra à forcer Haru. Il refuse que la maternité devienne une nouvelle prison pour elle.
Ses pensées se tournent inévitablement vers sa mère. Elle aussi était japonaise. Elle aussi avait quitté son pays, convaincue qu’elle pourrait se reconstruire ailleurs. Mais le retour n’a jamais eu lieu. Trop tard, toujours trop tard. L’exil l’a lentement consumée, jusqu’à ne laisser derrière lui qu’une femme profondément malheureuse, déracinée, prisonnière d’une vie qu’elle n’avait pas réellement choisie. Arthur ne veut pas que l’histoire se répète. Il est prêt à tout pour éviter que Haru ne connaisse le même destin.
Son père, lui, n’ignore rien de cette douleur. Avec le recul, il sait qu’il n’aurait jamais dû imposer cette vie à sa femme, ni minimiser ce que représentait l’arrachement à sa terre natale. Aujourd’hui, il ne souhaite qu’une chose : que Haru et Arthur ne commettent pas les mêmes erreurs, qu’ils ne sacrifient pas leur bonheur au nom des apparences ou des attentes sociales.
Dans un geste à la fois discret et lourd de sens, il leur remet une somme d’argent. De quoi acheter une maison. Un foyer à eux, loin des fantômes du passé, loin des regrets accumulés. Ce cadeau n’est pas une obligation, mais une possibilité. Une porte entrouverte vers un avenir différent.
Reste alors une décision essentielle, une décision qu’ils devront prendre ensemble. Choisir où vivre, comment vivre, et surtout, décider s’ils sont prêts à construire quelque chose qui leur ressemble vraiment…


Les cicatrices d’un pays
Scott Charles O’Connor (1953)
Scott est enfin de retour chez lui. Pas seul. À ses côtés, Yoriko, et dans ses bras, Nao, son enfant. Sans tarder, il les présente à ses parents. Les regards se posent sur Yoriko avec curiosité, puis très vite sur Nao. Son père remarque aussitôt un détail troublant : l’enfant est particulièrement blanc de teint.
Pour Yoriko, ce premier repas en famille est une véritable épreuve. Tout l’intimide. L’endroit, les regards, mais surtout la nourriture. C’est la première fois qu’elle partage un repas occidental. Elle mange avec retenue, consciente d’être observée. Autour de la table, le silence s’étire. Chacun attend son verdict. Lorsqu’elle relève enfin la tête et esquisse un sourire sincère, ses mots tombent comme un apaisement : elle trouve le repas délicieux.
Mais le retour de Scott à la maison signifie aussi un retour à la faculté. Le quotidien reprend son cours. Yoriko se retrouve alors seule avec Nao, plongée dans un environnement qu’elle ne connaît pas, loin de tout ce qui lui est familier. Scott ne peut s’empêcher de s’inquiéter. Il se demande si elle parviendra réellement à s’adapter à cette vie, à ce pays, à cette solitude imposée. Il veut croire que le temps fera son œuvre. Peut-être. Avec le temps.
Vient ensuite la visite chez son frère. L’accueil est brutal. L’homme qui leur ouvre la porte est méconnaissable, brisé, ravagé par la guerre. L’alcool n’a fait qu’exacerber une haine déjà profondément ancrée, une rancœur dirigée contre les Japonais. Les mots fusent, durs, violents. Scott sent la colère monter en lui. Hors de question qu’un seul manque de respect soit adressé à Yoriko. Il s’interpose, élève la voix…Même si Yoriko ne comprend pas l’anglais, elle perçoit immédiatement la violence de l’échange…
Les racines qui s’effacent
Yoriko O’Connor (1955)
Les mois passent. Lentement. Yoriko parvient, petit à petit, à survivre dans ce pays qui n’est pas le sien. Elle travaille, s’applique, fait ce que l’on attend d’elle, mais les échanges restent rares. Les mots lui manquent, les liens aussi. L’absence de Scott, accaparé par ses études, ne fait qu’accentuer ce sentiment de solitude qui s’installe jour après jour. Mais a-t-elle réellement le choix ? Yoriko doit tenir bon. Elle se l’impose, se le répète sans cesse. Pour son fils.
Nao, lui, grandit. Là où sa mère stagne, il avance. Il s’adapte avec une facilité déconcertante. Il s’est fait des amis, maîtrise la langue, rit, joue, s’intègre. Un peu trop, peut-être. Yoriko observe cette transformation avec un mélange de fierté et d’inquiétude. Elle craint que son enfant n’oublie peu à peu ses racines, qu’un jour le Japon ne soit plus pour lui qu’un souvenir flou.
Un jour, en faisant du tri dans ses affaires, Yoriko retrouve un talisman. Un objet simple, chargé de sens. Il suffit de ce contact pour raviver les souvenirs. Haru s’impose à son esprit, comme une évidence. Qu’est-elle devenue ? Est-elle en sécurité ? Vit-elle encore avec le poids du passé, elle aussi ?
